Le pays où les salades et les biscuits chantent pour que vous les achetiez ! (Jour 2 : 19 mai 2009)

Cette journée débuta très tôt, à 4 heures du matin précisément. En général, quand je voyage vers l’Est, si je n’ai rien fait à l’avance pour affecter le décalage horaire à venir, je me couche très tard et me lève tout aussi tard (et je présuppose que c’est la même chose pour tout le monde). Alors, pourquoi donc me suis-je réveillé à 4 heures ce jour-là ? Je crains que nous ne le sachions jamais.
Et bien sûr, je n’ai pu me rendormir que vers 7 heures environ, jusqu’à ce que le réveil tente de me réveiller de nouveau sur les coups de 9 heures. Réveil qui fut ce coup-ci effectif uniquement grâce à l’intervention de 康代 qui elle avait dormi une bonne partie du voyage et toute la nuit, et qui était donc plutôt en forme.

Cette première matinée japonaise se déroula essentiellement autour d’une promenade au bord de la mer, dans le Sunport, sur les mêmes lieux que la veille au soir (et à deux pas de l’hôtel), à la différence près que cette fois-ci on pouvait voir ce qui était au loin (pas si loin que ça en fait) qu’il s’agisse d’îles ou de bateaux.

J’éviterai de trop m’étendre sur mon premier petit déjeuner japonais qui consista essentiellement de café et de donuts (pas très japonais tout ça, mais c’était le truc le plus près de l’hôtel, et comme on avait pas toute la journée).

 

 

Puis en fin de mâtinée, nous avons été rejoints par mes beaux-parents (j’avais rencontré la mère de 康代 la veille au soir en fait), avons « emménagé » chez eux et avons déjeuné dans un restaurant non loin. Je connais pas trop trop mal la cuisine japonaise depuis un petit moment maintenant (quand il est question de la manger, pas de la faire, bien entendu), tout a commencé à Gainesville au début des années 2000, quand j’ai mangé mes premiers Sushi, puis quand Bento Café a ouvert me faisant découvrir des choses aussi délicieuses que le Tonkatsu ou les Sanuki Udon, et bien sûr, j’en ai découvert bien plus depuis que je connais 康代. Puisqu’il est question de Sanuki Udon, il n’est pas superflu de mentionner que depuis que j’ai découvert ces singulières pâtes en 2003, elles font partie de mes mets préférés, et quelle ne fut pas ma surprise quand, il y a quelques mois, 康代 m’apprit qu’elles étaient en fait originaires de sa région natale, Kagawa, et qu’elles en étaient même la spécialité.

Bref, la chose la plus intéressante au cours de ce repas (et des autres) n’était pas tant la nourriture elle-même, ni de découvrir de nouveaux plats (dans les restaurants s’entend, la chose est différente avec la cuisine de la mère de 康代), mais bien de découvrir les habitudes et pratiques alimentaires de la population locale, comme  par exemple le fait que l’on est censé manger ses pâtes en les aspirant bruyamment. Pratique assez déconcertante pour un Occidental qui imagine les Japonais comme des gens toujours très polis, sauf que ce n’est nullement impoli au Japon (encore cette histoire de la dimension hautement culturelle du concept de politesse). Pratique encore plus déconcertante quand je l’ai essayée et que je ne suis parvenu à émettre aucun son probant en aspirant mes pâtes. J’ai juste failli m’étouffer.
Une autre pratique tout aussi intéressante que pénible est le fait qu’il est tout à fait autorisé de fumer dans les restaurants au Japon. On est loin d’avoir des restaurants totalement enfumés comme c’était le cas des cafés en France il y a encore peu de temps, mais c’est quand même extrêmement gênant pour tous les non-fumeurs autour, surtout qu’ils ne peuvent rien dire ; au moins en France, quand un fumeur m’importunait au restaurant, il en était rapidement mis au courant.
La chose encore plus étrange, en ce qui concerne l’usage de la cigarette, c’est que finalement le restaurant semble être le seul lieu public où les Japonais fument. D’ailleurs, fumer est même interdit à l’extérieur dans certaines rues.

Après le déjeuner, la mère de 康代 avait des courses à faire et nous l’avons donc accompagnée. La plupart des gens, quand ils voyagent à l’étranger, ne vont pas dans les supermarchés, et c’est bien dommage. Il s’agit de l’un des endroits les plus intéressants à « visiter » quand on veut comprendre la culture quotidienne d’un autre pays. Et si vous croyez que les supermarchés des pays riches se ressemblent tous, vous vous trompez lourdement. Croyez-le ou non, mais quand je suis parti vivre aux États-Unis, le lieu le plus dépaysant et le plus incompréhensible là-bas resta longtemps le supermarché.

Alors, qu’ai-je donc retiré des supermarchés japonais ?
Tout d’abord, que je ne les ai pas trouvés si dépaysants que ça, certainement parce qu’ils sont un étrange hybride entre les supermarchés français et américains, et surtout parce que dans un pays tel que le Japon, il y a des centaines de choses bien plus dépaysantes à tous les coins de rue.

Voici toutefois les quelques réflexions que cette visite (et les suivantes) a générées :

– Au Japon, dans les supermarchés, les produits vous parlent ! Bon, d’accord, ce ne sont pas exactement eux qui parlent, mais tous les supermarchés sont truffés de magnétophones, haut-parleurs, écrans vidéos et autres appareils émettant du son et parfois de l’image et d’où sortent diverses chansons publicitaires, slogans répétés inlassablement et autres enregistrements faits par les employés du magasin vantant telle ou telle promotion sur  tel ou tel produit. Le résultat obtenu est surtout une cacophonie permanente au point que je me demande comment les gens faisant souvent les courses ou travaillant dans les supermarchés ne souffrent pas de maux de tête chroniques. Quoique si ça se trouve, ils en souffrent, après tout je n’en sais rien.

– Si vous avez déjà un peu voyagé, vous savez que chaque pays à tendance à avoir son ou ses produits dominants dans les supermarchés. C’est-à-dire un type de produit qui aura son rayon dédié, voire qui va occuper plusieurs rayons dans un pays donné, alors que ce même produit sera peu commun voire rare dans les autres pays.
En France, il s’agit bien entendu du fromage et des yaourts. Aux US, on pourra mentionner les céréales, les sodas et la junk food. Et au Japon, pas de surprise, il s’agit bien sûr du poisson. N’y connaissant pas grand-chose en poissons, encore moins en poissons japonais, je ne vais pas me risquer à entrer dans les détails, mais sachez que cela va du poisson déjà préparé au poisson qui était vivant il y a encore quelques minutes, du poisson entier à celui qui l’est beaucoup moins, etc. Ceci décliné en dizaines d’espèces différentes et sans parler des fruits de mer.

– L’usage que les Japonais font de l’anglais ne cesse de m’amuser/m’interroger. J’en ai déjà parlé un petit peu lors du précédent billet, c’est encore plus flagrant dans les supermarchés. Figurez-vous que certaines sections (en général, celles contre les murs du supermarché) ont de grands signes en anglais au-dessus d’elles : « Meat », « Fish », « Vegetables ». La raison qu’un Japonais vous donnera certainement c’est que c’est pour aider les étrangers à se sentir moins perdus. Effectivement, si un étranger se retrouve au milieu de tomates, de concombres et autres carottes, il aura  certainement besoin d’un gros signe « Vegetables » au-dessus de lui pour comprendre qu’il est dans la section des légumes, après tout, il ne parle pas la langue.
Je ne cesse de me demander si cette histoire de traduire des trucs évidents et qui n’ont pas forcément besoin de l’être est vraiment une volonté sincère (mais à côté de la plaque) d’aider les étrangers, ou bien si ces traductions superflues sont plutôt destinées au peuple japonais lui-même pour qu’il se convainque qu’il est plus tourné vers le monde extérieur qu’il ne l’est vraiment.
Si quelqu’un a des pistes sur ce sujet, elles m’intéressent.

– Les clients -ou devrai-je dire les clientes– parce qu’en pleine après-midi, à l’exception de quelques hommes retraités (et vivant seuls ?) il n’y a pratiquement que des femmes en train de faire leurs courses.
Je savais que le but de la majorité des femmes japonaises était -encore de nos jours- d’être femme au foyer, mais je ne me doutais pas à quel point c’était une réalité. J’en avais une (parmi d’autres) démonstration devant les yeux.

 

Au cours de cette journée, j’ai pu aussi (très vaguement) commencer à interagir avec des Japonais, ou du moins les observer se comporter entre eux, ce qui nous emmène directement au sujet suivant : la fameuse politesse japonaise.

Tout d’abord (j’en parlais vaguement plus haut avec le bruit que l’on fait en avalant les Udon) j’ai pleinement conscience que la politesse est un concept totalement arbitraire et culturel et que ce qui sera considéré comme très poli dans une culture sera considéré comme impoli dans une autre et vice-versa. Cela crée souvent un décalage étrange pour l’observateur étranger et le Japon n’est pas en reste. Par exemple, une chose que j’ai trouvée très surprenante, c’est que bien que les Japonais soient d’une politesse extrême quand ils se parlent (et que cette politesse comprend tout un tas de règles dépendant du statut des deux interlocuteurs, je les comprendrai peut-être un jour), quand ils ne se parlent pas, je les trouve parfois extrêmement… j’ai envie de dire « impolis » mais c’est là que la subjectivité culturelle intervient… alors disons : je les trouve parfois extrêmement froids, et presque rudes, les uns envers les autres dans toute une série de situations. Par exemple, quand les gens n’ont pas à interagir les uns avec les autres, ils se gardent bien de le faire, on dirait même qu’ils font tout pour ne pas avoir à le faire. Par exemple, quand deux personnes se croisent dans un endroit désert (pas une rue commerciale, bien entendu) que ce soit un petite rue résidentielle ou un parc ou tout autre endroit où il serait plus ou moins normal de se dire bonjour en Occident (avec des variations locales, là aussi, j’en conviens), elles s’ignorent totalement. C’est comme si l’autre personne n’existait pas.
Plus étrange encore, quand il y a du monde et que l’on doit se frayer un chemin ou bien attraper un produit derrière une personne dans un magasin, il n’y aura aucun « excusez-moi » ou « pardon » pour signaler à l’autre qu’il gêne. À la place, on essaiera de se faufiler, quitte à se contorsionner, autour de la personne qui gêne, ou alors on la bousculera doucement mais sans un mot (ou on la bousculera moins doucement, comme dans le cas de la femme qui voulait attraper des légumes derrière moi, mais c’était aussi peut-être parce que j’étais étranger).
Ce type de comportement me surprit beaucoup venant de la part d’un peuple chez qui les relations sont en général si gentilles et douces (du moins, de mon point de vue de néophyte).
Et maintenant je comprends mieux pourquoi j’avais fait sursauter les deux Japonaises à qui j’avais dit « Sumimasen » (« Pardon », « Excusez-moi » en japonais) un jour, dans la rue St-Augustin à Paris, parce qu’elles étaient sur ma route, qu’elles marchaient plutôt lentement et qu’elles me gênaient. Moi qui croyais bien faire, j’ai dû doublement les surprendre.

 

Un élément important de la vie quotidienne à Takamatsu (et je présuppose dans un certain nombre d’autres villes) c’est le vélo. Un très grand nombre de personnes se déplacent à vélo dans la ville (peut-être moins qu’aux Pays-Bas –quoique- mais vraiment beaucoup plus que n’importe où en France). Ce fut d’ailleurs aussi mon moyen de transport principal au cours de ce séjour. Chose qui n’était pas du tout déplaisante : je me déplaçais souvent à vélo quand je vivais à Gainesville, mais depuis que je suis rentré en France je n’avais pas touché à un vélo jusqu’à ce voyage au Japon, ce qui m’attriste pas mal, mais bon entre les gaz d’échappement et les voitures elles-mêmes, il faut avoir de sacrés instincts suicidaires pour faire du vélo dans Paris.
Mais voila, au Japon, on roule à gauche. Ce fait transforme rapidement une activité aussi anodine que de prendre un vélo pour aller d’un endroit à l’autre de la ville, en une aventure plus ou moins rocambolesque. Je suis reconnaissant aux Japonais de ne pas être des conducteurs aussi fous que la plupart des Français, ceci me permet aujourd’hui d’écrire ce blog en bonne santé et entier. Et ce n’était pas partie gagnée à première vue. Même s’il faut bien l’avouer les chances de se faire accrocher par une voiture sont en général minimes parce que, dans la plupart des rues, les vélos doivent rouler sur le trottoir, c’est la loi !
On a certes moins à se soucier des voitures, mais cet état de fait amène de nouveaux dangers potentiels auxquels je ne m’attendais pas. Mélanger dans le même espace des piétons et des cyclistes n’est pas forcément la meilleure idée du monde à mes yeux ; et je crois qu’au final j’ai échappé de justesse à bien plus d’accidents avec des piétons ou d’autres cyclistes que je n’en aurais risqué avec des automobilistes si j’avais roulé sur la route.

Il y a à Takamatsu un certain nombre de rues (j’ai envie de dire une dizaine, mais ce doit être moins) au centre-ville qui sont couvertes (et connectées entre elles) où la circulation est réservée aux vélos et aux piétions et qui totalisent une longueur de 4 ou 5 kilomètres environ. C’est un lieu assez formidable qui allie les avantages des centres commerciaux (on est protégé des intempéries) et de la rue (on est pas enfermés et agressé par des néons trop vifs et des annonces et de la musique insupportables) et où la circulation est en théorie calme et sans danger (du fait de l’absence de véhicules à moteur), mais dans la pratique les déplacements des vélos et des piétons sont totalement anarchiques et je me demande encore aujourd’hui comment je ne suis entré en collision avec personne en ces lieux.

 

Au cours de l’après-midi, nous nous sommes rendus au Parc Ritsurin, un des joyaux de la région. Les quelques photos et vidéos suivantes de la mienne vaudront mieux qu’une longue description fastidieuse :

 

 

 

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Au retour de Ritsurin-koen, en fin d’après-midi, nous nous arrêtâmes au temple Iwaseo Hachiman-gū de Takamatsu, il s’agissait de la toute première fois que j’approchais un temple Shinto, et là encore ces quelques photos seront les plus parlantes :

 

 

Sur le chemin du retour, alors que le soir approchait, nous nous sommes arrêtés à un lieu « magique », il s’agit d’un ¥100 Shop (en anglais dans le texte original si je me souviens bien), un magasin à 100 yens, c’est-à-dire un magasin qui vend tout un tas de trucs de la vie quotidienne (linge de maison, papeterie, etc.) et où (presque) tout coûte 100 yens (soit environ 70 centimes). Mais attention, il ne s’agit pas d’un magasin comme on en trouve en France où les choses sont très bon marché mais où la qualité des produits est vraiment déplorable. Là, la qualité est tout à fait standard pour presque tous les produits, sauf que ceux-ci coûtent seulement 100 yens (des trucs qu’on peut trouver jusqu’à 10 € voire plus dans certains coins de Paris).

 

Dans la soirée, j’ai enfin eu mon premier repas japonais « à la maison ». Au Japon s’entend, j’en ai eu un gros paquet chez nous à Paris. C’était plus que copieux. À la fin du repas je n’en pouvais plus. Pourquoi ? À cause d’un malentendu amusant. Était-ce à cause du décalage horaire ? Était-ce le hasard ? J’en sais rien, mais toujours est-il que j’avais très faim au cours de mes deux premiers repas sur le sol japonais, deux repas pris en présence de la mère de 康代 qui me rencontrait pour la première fois. Comme en plus, 康代 n’a pas gros appétit et que je finis souvent ses assiettes, sa mère, ni une ni deux, en a forcément déduit que j’étais un très gros mangeur et elle cuisina en fonction de cette supposition pendant quelques repas, jusqu’à ce que le malentendu soit enfin levé.
De ce premier repas dans la famille de 康代, je crains toutefois de ne pas en avoir gardé beaucoup de souvenirs, sinon du poisson et du riz -comme à presque tous les repas- essentiellement parce que j’étais bien fatigué à ce stade de la journée. Mais j’ai enfin pu goûter le célébrissime Natto dont j’entendais parler depuis des années en des termes pas vraiment élogieux : selon pas mal d’Occidentaux, la chose est totalement immangeable pour un non-Japonais.
Je dois avouer que la réputation de ce mets est quand même un peu exagérée. Ce n’est certes pas la meilleure chose au monde, mais c’est loin d’être la pire… très loin. Ne me demandez pas quel goût ça a par contre, ça a goût de… Natto… Quant à la texture, je comprends qu’elle puisse rebuter les âmes les plus sensibles puisque celle-ci est à la fois très filamenteuse (pensez à une fondue savoyarde) et gluante…
Mais bon, au final c’est comme tout et comme ma mère (et certainement toutes les autres) dit : « tu ne peux pas savoir si tu n’aimes pas avant d’y avoir goûté ! »

À suivre

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