Art à Takamatsu (Triennale de Setouchi 2019 – 11e Partie)

Aujourd’hui, je continue mon récit de la Triennale de Setouchi 2019, mais nous ne prendrons aucun ferry et ne nous rendrons sur aucune île car nous restons à Takamatsu où se trouvaient aussi un certain nombre d’œuvres d’art. Malheureusement, toutes (?) les nouvelles œuvres étaient temporaires cette année. Mais j’espère que cet article vous intéressera quand même si vous les avez manquées, et qu’il vous rappellera de bons souvenirs si vous avez pu en faire l’expérience.

Cet article couvre en fait trois jours : le 20 juillet (le même jour que celui du concert des Seppuku Pistols à Shikoku Mura), le 30 juillet (le matin avant de me rendre sur Oshima – bientôt sur le blog) et le 30 septembre (au retour du Port d’Uno, visite dont je vous parlerai plus tard aussi). Et si ça vous importe, il s’agissait aussi de mes 10e, 12e et 23e journées à visiter et couvrir le festival.

Nous démarrons avec une œuvre qui était à Shikoku Mura (d’autres œuvres y arrivèrent quelques semaines plus tard). Il s’agit de

Suitcase in a Bottle

Il s’agit d’une œuvre de Ram Katzir, et j’avoue qu’elle ne m’inspire pas grand-chose et que je n’en ai pas beaucoup plus à en dire à son propos. Ouais, elle est pas mal. Je crois saisir le propos, peut-être… et c’est à peu près tout ce qu’elle m’inspire.

Peut-être que son emplacement était mal choisi ? Au milieu de cette petite mare, à côté du pont de liane, elle avait vraiment pas l’air à sa place. S’il était impératif qu’elle soit à Shikoku Mura, peut-être que l’autre mare, plus grosse et sans autre élément au milieu, aurait mieux fonctionné ? En fait, je crois qu’elle aurait bénéficié d’être dans un tout autre lieu, peut-être plus proche de la mer, ou plus « public. » Je ne sais pas trop.

Cette année, la plupart des œuvres d’art de Takamatsu étaient située dans un quartier de la ville qui s’appelle Kitahama (littéralement « la plage nord » même si cette plage a du disparaître il y a bien longtemps), et plus précisément Kitahama Alley, un groupe d’anciens entrepôts rénovés et qui abritent désormais divers restaurants et boutiques à la mode. Oui, la gentrification d’ancien quartiers ouvriers touche aussi Takamatsu (même si la surface et l’impact sont très limités).

Tout l’art du quartier était regroupé sous l’appellation

Kitahama Creators’ Studio

L’une des premières choses que l’on remarquait en s’approchant de Kitahama Alley (enfin, ça dépendait de par où vous arriviez) était cette série de plantes dans des pots assez originaux posés tout autour des bâtiments :

Il s’agissait de Dotted Alleyscape par Dot Architects dont vous avez déjà entendu parler sur ce blog car ils sont aussi les créateurs d’Umaki Camp sur Shodoshima.

Peut-être pas une installation qui va changer votre perception du monde, mais comme avec Umaki Camp, je suis très séduit par l’idée qui tourne une fois de plus autour de rendre l’espace urbain plus communautaire. Ici, des plantes « utiles » (aromatiques, fruits, etc.) à la disposition de tout un chacun dans la rue.

 

L’autre installation qui était inratable était

Uchiwa Rib Square

Elle a été réalisée par un vétéran de la Triennale de Setouchi qui a pris part à chaque édition du festival depuis ses débuts. Il s’agit de Takashi Nishibori que vous avez peut-être déjà croisé dans le blog (mais que j’ai malheureusement raté cette année, contrairement aux éditions précédentes, il n’est pas longtemps resté sur place). Son travail de cette année était une sorte de suite de sa première œuvre de 2010, Uchiwa Bone House, que l’on trouvait sur Ogijima à l’époque, mais dont la majorité est depuis dans le Musée de l’Uchiwa à Marugame.

L’uchiwa, c’est un éventail traditionnel japonais dont la majorité de la production du pays est situé à Marugame. Il est constitué d’un « squelette » en bambou recouvert d’une membrane de papier. L’œuvre est constituée de centaines, voire de milliers de ces « squelettes » et forme de grands « drapés » et autres surfaces dans la cour centrale de Kitahama Alley. Tout simplement époustouflant. Une des plus belles œuvres de l’année à mon avis :

Cette installation donnait vraiment à cette cour le quelque chose que je trouve qu’il lui manquait pour qu’elle sorte vraiment du lot. Malheureusement, ce n’était pas permanent. En fait, je suis même surpris qu’elle ait si bien tenu de juillet à novembre, essuyant deux (tout petits) typhons et pas mal de pluie.

 

Nous nous aventurons maintenant au premier étage d’un bâtiment non loin où se côtoyaient deux œuvres très différentes l’une de l’autre.

Tout d’abord :

Watercolors

de l’artiste français Nicolas Floc’h.

Si j’ai bien tout saisi, il est à la fois plongeur et photographe. Il associe donc les deux dans sa pratique artistique, photographiant en noir et blanc divers paysages sous-marins, mettant souvent en relief les dégâts que nous causons aux océans qu’il s’agisse d’objets engloutis ou pire, les dégâts causés par le changement climatique, comme des coraux morts ou mourants ou autres, mais tout n’est pas négatif puisqu’il met aussi en relief des récifs artificiels dont le but est d’aider à réparer les fonds marins abîmés.

De plus, les fenêtres de la pièce étaient recouvertes de photos de l’eau de la Mer Intérieure de Seto qui donnaient à la pièce cette luminosité assez unique, teintée de bleus, de verts et donc de turquoises selon la luminosité extérieure.

Quant à ces chapeaux étranges formant entre autres une grosse boule au milieu de la pièce, ils représentent des coccolithophores, un phytoplancton indispensable au cycle du carbone dans les océans et l’atmosphère.

Une très belle exposition qui méritait plus d’explications. Il y en avait un peu, mais trop peu. Je fus aussi brièvement en contact avec M. Floc’h avant la Triennale, mais il a dû être très occupé lors de son passage à Takamatsu car nous n’avons pas été en contact une fois qu’il était sur place ce qui est bien dommage.

Dans la pièce d’à côté, une exposition très inhabituelle, et je ne vous contredirai pas si vous ne la trouvez pas époustouflante.

Izumoring – Cosmos of Rare Sugar

Je ne vais pas mentir, je trouve que cette installation semblait un peu « hors-sujet » à la Triennale, mais je crois que le but était surtout (comme presque toutes les œuvres de Kitahama Creators’ Studio en fait) de faire découvrir aux visiteurs un aspect important mais peu connu de Takamatsu et de la Préfecture de Kagawa.

En effet, le but de cette installation était essentiellement d’éduquer les visiteurs sur les « sucres rares » dont certains chercheurs de l’Université de Kagawa sont les spécialistes mondiaux. La dimension artistique de la pièce était de Yasutomo Ota (je présuppose qu’il avait le grand cône blanc avec les livres à l’intérieur) et de Kaoru Oka (à propos de qui je ne dispose d’aucune information) en collaboration avec l’International Institute of Rare Sugar Research and Education.

Le lieu trouvait tout son intérêt chaque samedi avec « l’Apparition de Dr. Rare » c’est-à-dire un professeur et d’autres membres de l’institut (des étudiants ?) qui expliquaient ce que sont les sucres rares aux visiteurs et leur faisait même goûter des échantillons.

Si vous lisez l’anglais et que vous souhaiter en savoir plus, je vous conseille la lecture de ce document : Establishment of production methods of rare sugars by Izumoring.

Donc, intéressant ? Oui. De l’art ? Pas vraiment sûr. Arriver à vous transmettre l’intérêt de la chose par blog interposé ? Pas convaincu, qu’en pensez-vous ?

 

Notre arrêt suivant est

Leftovers

de Kosuge 1-16.

Située dans une allée étroite coincée entre deux bâtiments il est difficile de décrire cette sculpture par autre chose qu’un gros caillou suspendu avec des choses dessus. Je ne sais pas trop quoi en dire d’autre. Malheureusement (pour vous) il était quand même plus intéressant en vrai qu’en photo.

J’attire votre attention sur le bâtiment de droite dont on voit un bout de fenêtre. Il s’agit d’un chouette petit café du nom de 206 Tsumamu où l’on peut trouver, entre autres, d’excellentes quiches et cannelés (une agréable surprise, c’est plutôt rare au Japon sauf quand ma femme en fait – les tenanciers ont vécu un temps au Pays Basque, mais je n’ai pas le souvenir d’y avoir des spécialités de là-bas). Je vous dis tout cela parce que les deux expositions suivantes se trouvaient dans une pièce à l’étage. Il fallait entrer dans le café pour y accéder, ce qui était plutôt inhabituel, mais bon pour le café, ça leur a fait pas mal de pub, la preuve, je ne le connaissais pas, et maintenant je vous le conseille si vous vous rendez dans cette partie de la ville.

En premier, l’on trouvait

Kagawa Urushi – Lacquer Work

Un titre un peu surprenant parce qu’il était question de bien plus que juste de l’urushi. J’imagine que la teneur du projet a changé entre le moment où les informations à son propos ont été publiées et le moment où l’exposition a été mise en place, ou quelque chose du genre.

Quoiqu’il en soit, je pense qu’il est judicieux que je commence par vous dire ce qu’est l’urushi. Il s’agit de ce que l’on appelle aussi « laque japonaise. » On en trouve dans de nombreuses parties du Japon, mais Kagawa possède l’une des seules écoles du pays, ainsi que certains de ses artisans les plus renommés, en particulier Yoshito Yamashita qui a été récemment nommé « Trésor National Vivant. » Et il me faut aussi nommer Maison de Urushi sur Ogijima dont le propriétaire est l’un des professeurs (et administrateurs ?) de l’école de Takamatsu.

Et quand vient le moment de vous montrer des photos, je réalise avec horreur que j’ai complètement oublié d’en prendre des pièces centrales de l’exposition, les laques de Yoshito Yamashita lui-même. Vraiment désolé. 🙁

Je vais quand même vous parler et vous montrer les autres objets et dessins que l’on trouvait dans le lieu. Tout le long du mur, on trouvait une grande fresque dessinée par des lycéens de Takamatsu (pas n’importe lesquels quand on voit la qualité de la chose) qui racontait la triste histoire de l’industrialisation et du consumérisme détruisant les artisanats et arts traditionnels au Japon. L’histoire s’achève sur une note positive, avec une cohabitation possible entre objets industriels et objets traditionnels. L’histoire était certes un peu simpliste, mais cela n’invalidait en rien le propos et les dessins étaient tout simplement magnifiques.

Comme vous le devinez sur certaines photos ci-dessus, devant les dessins on pouvait retrouver certains des objets traditionnels qui – s’ils n’existent pas seulement à Kagawa – y sont prépondérant dans son histoire et la vie quotidienne traditionnelle de la province de Sanuki (ancien nom de Kagawa avant la modernisation du pays). Importants pour son passé, mais aussi pour son présent et espérons son futur, car la production de ces objets est encore bien vivante aujourd’hui, même si personne ne sait pour combien de temps. Sachez toutefois que de nombreux efforts sont fait localement pour maintenir ses artisanats en vie.

Des moules pour fabriquer des bonbons de wasanbon, un sucre local, très fin et très raffiné produit exclusivement à Kagawa. Avant que l’industrialisation ne change tout, Sanuki était connue pour ses « trois blancs » : le sel, le sucre et la farine. La farine se porte très bien grâce à la popularité du udon. La production de sucre (de cane) survit surtout grâce au wasanbon. Le sel est malheureusement une chose du passé, parce qu’après-guerre, le gouvernement a eu l’idée malvenue de centraliser la production de sel au Japon – et bien sûr celle de bétonner ses plages, ou à Kagawa, ses marais salants. Si vous êtes déjà venus sur Shikoku et que vous êtes arrivés par le Grand Pont de Seto, vous vous souvenez peut-être de cette horrible zone industrielle juste à la fin du pont à Sakaide ? Il s’agit d’anciens marais salants. À Takamatsu aussi, il y en avait sur la côte. J’ai d’ailleurs récemment appris que mon quartier, construit sur un terrain gagné sur la mer, était un ancien marais salant.

Quoiqu’il en soit, je vous conseille de goûter au wasanbon lors de votre prochain passage à Takamatsu, vous me remercierez plus tard.

 

On trouve bien sûr des onigawara partout dans le Japon, mais leur production se raréfie de plus en plus. Kagawa possède encore des artisans les fabriquant. Là, encore, comme l’urushi, cet art traditionnel a été incorporé à la Triennale de Setouchi depuis quelques années avec le Oninoko Tile Project sur Megijima depuis 2013 (cet automne, j’ai vu de nouveaux adolescents – ceux de l’époque sont maintenant de jeunes adultes – avec des blousons Oninoko Tile Project se rendant sur l’île – le projet va-t-il évoluer ? ou un autre similaire va-t-il être créé ailleurs ?)

 

Je vous ai déjà touché deux mots des uchiwa plus haut. En voici quelques uns. Si l’uchiwa est originaire de Chine, et qu’il existe partout dans le Japon, il est devenu très populaire à Kagawa pendant l’Époque d’Edo grâce au Sanctuaire de Konpira-san qui était déjà un lieu touristique populaire à l’époque. Des uchiwa (comme le rouge ci-dessus) y étaient vendus comme souvenirs. Ils ont aidé à répandre la notoriété du sanctuaire dans tout le pays, mais ils ont répandu leur propre notoriété par la même occasion. Aujourd’hui la plupart d’entre eux sont fait en plastique (et certainement en Chine), mais la ville de Marugame produit encore environ 80% des uchiwa traditionnels (en bambou et papier) du pays.

Dans la photo du milieu vous voyez aussi des poupées en papier mâché qui sont des jouets traditionnels locaux.

Finalement, je ne connais malheureusement pas trop les détails de la statue de droite. J’en ai déjà vu des similaires en ville, ici ou là, mais je n’en sais pas plus. Serait-ce du bois d’olivier ? Peut-être.

 

Si vous êtes lecteurs de très longue date du blog vous savez ce que sont ces balles. Il s’agit de Sanuki kagari temari. Là aussi les temari existent dans plusieurs endroits du Japon, mais leur fabrication est encore faite de manière traditionnelle à Kagawa, et elles sont reconnues localement comme des objets culturels importants. Si vous voulez en savoir plus à leur propos, j’en avais parlé en détails lorsque le blog faisait ses débuts, dans cet article et dans celui-ci. Il n’est pas non plus impossible que je vous en reparle dans un futur plus ou moins proche si ma femme est d’accord. 😉

 

Ces tigres sont aussi des jouets traditionnels communs à Kagawa. Là aussi, il faudra que je me renseigne un peu plus sur eux un de ces jours.

 

 

Dans l’autre partie de la pièce, une installation des plus originales et intéressantes, même s’il est difficile de la qualifier d’art. Elle allie deux des meilleures choses que Kagawa a à offrir. L’une très célèbre, l’autre beaucoup moins. Cette alliance improbable pris la forme du

Udon Master Robot !

Il s’agit exactement de ce que vous imaginez : d’un robot servant du udon !

Il a été conçu par les étudiants en robotique de l’Université de Kagawa (ils appellent ça ingénieurie de systèmes mécaniques intelligents, mais j’appelle ça robotique, c’est plus court et c’est la même chose) sous la direction de Hidenori Ishihara, un de leurs professeurs. À ma connaissance aucun de mes étudiants (actuels ou passés) n’étaient impliqués dans le projet, mais ça n’a pas d’importance, c’était vraiment super que des étudiants puissent ainsi montrer leur travail à un nombre si important de visiteurs provenant de partout dans le monde ou presque. L’installation démarrait avec un petit tirage au sort. On tirait un morceau de papier d’une boîte et on pouvait gagner un bol de udon. Mais même si on avait perdu, on avait quand même droit à une démonstration.

 

C’est tout pour Kitahama Creators’ Studio.

Le projet s’est terminé avec la Triennale en novembre dernier. Au début j’avais trouvé l’idée un peu bizarre, mais au final, j’ai vraiment aimé. Pas du « grand art » mais j’ai appris une chose ou deux sur ma préfecture d’adoption, donc j’ose espérer que les visiteurs en auront appris un peu plus.

 

Ailleurs dans Takamatsu, pendant l’été, on pouvait visiter et écouter

Dommune Setouchi

Si j’ai bien tout compris, Dommune est une radio/podcast/night-club de Tokyo et pendant la session d’été de la Triennale, ils sont venus s’installer à Takamatsu. J’ai écouté deux ou trois fois, tout particulièrement quand les Seppuku Pistols ont été leurs invités, le reste du temps, j’avoue que leur musique n’est pas trop mon truc (musique électronique de night-club en gros).

Le studio était ouvert au public à certaines heures, mais malheureusement, je n’avais pas mon Triennale Passport avec moi le jour où je me suis retrouvé devant le studio par hasard. Je pensais y retourner plus tard et ça ne s’est pas fait. Tant pis.

Quoiqu’il en soit voici à quoi ressemblait l’entrée :

 

On pouvait trouver quelques œuvres de plus dans Takamatsu, la plupart n’étaient pas nouvelles et j’en ai certainement déjà parlé dans ce blog.

Je vais donc terminer cet article avec ces quelques photos :

À gauche, une extension jusqu’à Takamatsu de Uno Port Art Line Project d’Esther Stocker (j’ai aussi croisé une voiture similaire dans les rues de Shodoshima pendant la Triennale). À droite, la boutique officielle que vous avez probablement visitée si vous êtes venus pendant le festival.

 

Finalement, probablement mon œuvre préférée de Takamatsu (et l’une de mes œuvres préférées de toute la Triennale) : Beyond the Borders – the Ocean de Lin Shuenlong que vous avez certainement déjà vue si vous êtes déjà venu à Takamatsu ou si vous lisez ce blog régulièrement.

 

Voila, c’est tout pour aujourd’hui, et très certainement pour cette année 2019. Je vous souhaite donc un très très bonne fin d’année, et si vous avez aimé ce que vous avez lu et que vous souhaitez me remercier, puis-je vous suggérer un certain nombre de choses pour le faire et pour soutenir le site? ici:

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Merci d’avance et à très bientôt

 

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