Les Archives du Cœur

Aujourd’hui, nous nous rendons sur Teshima pour parler de l’œuvre la moins inconnue des Français (ou du moins des rares médias qui en ont parlé en France) du Festival International d’Art de Setouchi.
Je veux parler des Archives du Cœur de Christian Boltanski, le seul Français parmi les artistes du Festival.
Je ne connais pas très bien l’homme sinon par son installation de l’an dernier au Grand Palais, installation que je ne suis pas allé voir et que je trouvais assez fumeuse. Voila c’est dit, mais c’était nécessaire pour que vous compreniez ma réaction à cette œuvre-là, les Archives du Cœur.
Alors que nous marchions vers l’œuvre en question, j’avais déjà un drôle de pressentiment. Partout, sur toutes les îles du Festival, les œuvres étaient indiquées par les mêmes panneaux bleus et blancs et par leur numéro officiel du Festival ; je fus donc surpris de tomber sur un panneau noir, en dur, indiquant en toutes lettres « Christian Boltanski – Les Archives du Cœur » au lieu d’un simple 33 sur fond bleu et blanc comme il se devait.
Étrange…
Encore plus étrange était le fait que si toutes les œuvres d’intérieur du festival avaient été installées dans des bâtiments déjà existants, ce qui apparaissait au bout du chemin en dehors du village de Karatō, au bord de cette magnifique plage n’était pas une vieille bâtisse rénovée, mais bel et bien un bâtiment tout neuf…

 

De plus en plus suspicieux quant à la chose, je m’approchai de la queue qu’il fallait faire pour entrer (comme c’était le cas pour pas mal d’œuvres, rien de particulier ici) et là aussi, au lieu d’être accueillis par les bénévoles habituels, il s’agissait de deux femmes vêtues de blouses blanches dans une mise en scène voulant évoquer une sorte de laboratoire scientifique ou je ne sais quoi. Je compris alors que ce mini-musée était exactement ça : un mini-musée, c’est-à-dire, que la chose, le bâtiment, l’installation, les panneaux et le reste ont été mis là de manière permanente et pas seulement pour une durée de trois mois comme bien des autres œuvres du Festival. Certes, cela expliquait pas mal mes drôles d’impressions du début, mais pas totalement. Il y avait d’autres œuvres permanentes dans le Festival, pourtant elles se soumettaient à l’unité visuelle de celui-ci au niveau des signes indicateurs, des numérotations, et du reste.
Bref, ma suspicion quant à un ego-trip de l’artiste ne fut donc pas totalement effacée…
« Mais à l’intérieur, il y a quoi ? »
Je vous entends vous impatienter.
À l’intérieur, nous nous retrouvons donc dans un univers entièrement conceptuel (et ce n’est pas un compliment dans ma bouche) jouant à fond le trip laboratoire ou autre lieu d’expériences plus ou moins scientifiques, on s’attend presque à voir surgir Boltanski déguisé en savant fou d’un instant à l’autre, et on est bientôt conduits dans une salle qui est la partie principale de l’installation.
La salle est grande, totalement obscure, mais elle ne le reste pas longtemps car soudain une frêle ampoule suspendue au bout d’un fil au beau milieu de la pièce s’allume à l’unisson d’un énorme battement de cœur résonnant dans toute la pièce. L’ampoule éclaire à peine, clignotant alors que le cœur bat et ne laisse voir que les silhouettes des autres personnes présentes ainsi que quelques miroirs ici ou là sur les murs. Mais la chose à laquelle on ne peut échapper c’est le battement du cœur. Il est là, de manière constante et presque assourdissante, occupant tout l’espace sonore (et aussi visuel du coup, puisque la seule source de lumière dépend de celui-ci).
Il est malheureusement interdit de prendre des photos ou de filmer.
Cette salle et cette expérience sensorielle ne sont finalement pas si déplaisantes (même si les basses sont un peu fortes, le battement de cœur vous prend aux tripes, littéralement avec les vibrations des basses), elles sont même intéressantes. Là où cela se gâte c’est quand on en sort et que l’on replonge dans le concept, car oui, nous sommes bel et bien au milieu d’une œuvre conceptuelle, vous l’aviez déjà compris depuis longtemps.
On peut même se réconforter en se disant qu’au moins, l’expérience sensorielle n’est pas une perte de temps, ce qui est déjà beaucoup mieux que la majorité des œuvres d’art conceptuel que l’on croise à notre époque et surtout en France.
Mais quand même, cette histoire de musée rassemblant les battements de cœur de – soit-disant – le plus grand nombre de personnes possibles, c’est un peu limite. Et même si l’idée n’est pas si critiquable en soit, la mise en scène – elle –  l’est, sans parler de certains détails qui m’ont franchement déplu, surtout le fait qu’il y a un aspect financier un peu malsain qui plane sur l’œuvre, alors qu’il n’est pas présent ou qu’il arrive à se faire oublier quand il s’agit du reste du festival, même les œuvres permanentes. Je veux parler du fait que, déjà, le prix d’entrée est de 500 ¥ au lieu des 300 ¥ habituels pour les autres œuvres payantes si on était pas en possession d’un « Art Passport », et surtout du fait que si l’on souhaite que son cœur soit enregistré, il faut payer 1500 ¥ !
Non, M. Boltanski, si vous voulez mon cœur dans vos archives, c’est à vous de me payer, voire je peux vous le faire gracieusement si vous savez me convaincre (et cela ne serait pas vraiment difficile), mais là, je suis à deux doigts de crier à l’escroquerie !
« Oui, mais vous comprenez, c’est pour l’art, la postérité, tout ça… »
Non, désolé, je ne comprends pas.
Et ces produits dérivés estampillés à votre nom qui sont en vente là derrière, c’est pour l’art et la postérité aussi ? Je veux dire, vous n’êtes pas le seul à vendre quelques produits dérivés en parallèle du Festival, mais les autres ont la décence de vendre des choses peu chères, en rapport plus ou moins direct avec l’œuvre exposée ou avec le festival, pas des choses hors de prix et ne servant qu’à faire la promotion de vos autres œuvres de par le monde, c’est-à-dire votre promotion au final.
Je sais, je suis un peu dur avec M. Boltanski et son œuvre. Je voulais l’aimer, vraiment, je voulais, mais comme je viens d’expliquer, tous ces à-côtés m’ont laissé un drôle de goût amer lors de cette visite…
Un goût amer qui allait toutefois bien vite se dissiper, mais pour une raison totalement étrangère au Festival
(à suivre…)
Si cette critique un peu dure ne vous a pas découragé de vous y rendre (sérieusement, allez vous faire votre propre opinion, ne me faites pas une confiance aveugle comme ça, surtout que Teshima est une des îles les plus plaisantes de la région) sachez que l’œuvre est donc là de manière permanente (et sérieusement, j’espère qu’elle attirera des visiteurs sur l’île en association avec le tout nouveau Teshima Art Museum) et qu’elle est ouverte du mercredi au dimanche de 10h00 à 17h00. Comme indiqué précédemment, le prix d’entrée est de 500 ¥.
En ce qui concerne le Teshima Art Museum (vu que je ne l’ai pas visité, il n’y aura pas d’article à son sujet), il est lui aussi ouvert du mercredi au dimanche de 10h00 à 16h30. Le prix d’admission est de 1500 ¥ (il est toutefois gratuit jusqu’au 26 décembre pour les personnes munies d’un “Art Passport” du Festival et pour les moins de 16 ans tout le temps).
Carte des lieux du festival (en construction constante jusqu’à la fin de mon rapport sur le festival)

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