Les Geishas de Gion

 

Pour ce premier article issu de mon passage à Kyoto la semaine dernière, je vais vous parler d’un des quartiers les plus mythiques de la ville : Gion. Mythique car en plus d’être un des quartiers traditionnels de la ville, il est le principal Hanamachi de Kyoto voire du Japon.

Un Hanamachi, qu’est-ce que c’est ? Ça peut se traduire par « quartier des fleurs », sauf qu’ici les fleurs ne sont pas (que) de véritables fleurs mais plutôt les fameuses geishas ! En effet, le quartier regroupe un certain nombre d’ochaya – littéralement « maison de thé » – qui sont aussi de sortes de salons de thé ou de restaurants traditionnels où les geishas officient. Gion n’est pas le seul Hanamachi de Kyoto (j’y reviendrai) mais c’est le plus célèbre et celui où vous aurez le plus de chance de voir des geishas.

Maintenant quelques petites précisions à leur encontre.

Il existe tout un tas de fantasmes à leur sujet. Donc, non, contrairement à ce que vous avez pu entendre, les geishas ne sont pas des escort girls de luxe, encore moins des prostituées. Il semblerait que ce mythe provienne de plusieurs choses : quelques restes des fantasmes issus de l’orientalisme du 19e siècle, ainsi que le fait qu’à une certaine époque (Meiji ? l’après-guerre ?) certaines prostituées se déguisaient en geisha, et aussi tout simplement le fait que les Occidentaux ne savent pas toujours reconnaître une geisha.

Car une geisha n’est pas seulement une femme en kimono : à ce propos, à Kyoto, le pourcentage de femmes portant kimono est beaucoup plus élevé que dans le reste du Japon, en partie parce que Kyoto reste une ville où l’esprit du Japon traditionnel est encore assez vivace, et aussi parce que de nombreuses touristes japonaises aiment sortir leur kimono à l’occasion de leur visite de la ville.

De plus, dans certains quartiers – je pense ici à Higashiyama, mais pas seulement – vous pourrez aussi voir des « geishas » posant pour les touristes avec un grand sourire, sauf qu’elles n’ont de geisha que l’apparence. Il s’agira de touristes, comme vous, qui se seront déguisées en geisha pour quelques heures. Plusieurs entreprises locales se spécialisent dans ce service qui plait beaucoup à certaines touristes (et en trompent involontairement beaucoup d’autres). J’ai trouvé le site d’une telle société pour vous donner une idée de ce dont je parle.

Bon, c’est bien beau tout ça, je vous ai expliqué ce que n’était pas une geisha, mais pas ce qu’elle était.

En fait, une geisha est avant tout une artiste. C’est un métier, mais c’est aussi un style de vie. Elle se doit d’exceller dans plusieurs arts traditionnels (c’est d’ailleurs plus ou moins la définition du terme geisha) : chant et danse viennent en premier à l’esprit, mais aussi maîtrise d’un ou plusieurs instruments traditionnels, ikebana, théâtre, etc.

Et avant de finalement commencer notre petite visite de Gion, une précision lexicale : le terme de geisha s’applique à toute personne pratiquant cette profession, mais à Kyoto, on parle plutôt de Geiko, et aussi de Maiko (prononcez « maïko ») pour les apprenties geishas.

Voila, maintenant que vous savez (presque) tout à leur propos, débutons notre visite.

Tout d’abord (munissez-vous d’une carte de Kyoto pour suivre), Gion se situe dans l’est de la ville, entre le sanctuaire de Yasaka (le sanctuaire du quartier de Gion) et la Kamogawa. Je diviserais le quartier en trois zones (division que je fais moi-même et qui n’a rien d’officielle) :

  • Au nord, les abords du canal de la Shirakawa forment la limite nord de Gion.
  • Au centre, les rues entre la partie nord et Shijo-dori. Cette partie comprend beaucoup moins de bâtiments traditionnels que le reste de Gion, et la plupart des touristes l’ignorent (dans les deux sens du terme). Toutefois, elle reste très intéressante à mes yeux pour un certain nombre de raisons : c’est un quartier très vivant, un peu à l’opposé du « quartier musée », dans la journée toutes sortes de commerces et d’activités y sont présentes, et la nuit, les bars prennent le dessus. Toutefois, c’est aussi là que se trouvent un certain nombre d’okiya, les lieux de résidence et « d’entraînement » des geisha de Gion.
  • Entre Shijo-dori et Kennin-ji, nous trouvons le Gion traditionnel, le plus célèbre, avec ses ochaya à tous les coins de rue, le Yasaka Hall, et ses hordes de touristes dans Hanamikoji-dori, sa rue principale.

 

Nous commençons donc par le canal de la Shirakawa avec une belle surprise :

 

Gion - 1 - shirakawa minami-dori

 

Gion - 2 - shirakawa minami-dori

 

Je vous ai parlé dans l’article précédent de la malchance que nous avons eu avec les cerisiers, ceux-ci n’étant pas encore en fleurs. Eh bien, là, trois arbres avaient décidé de fleurir avant les autres. C’était peu, mais c’était déjà bien. Voici donc les premières photos de fleurs de cerisier de l’année :

 

 

Gion - 7 - cerisiers de shirakawa minami-dori

 

Vraiment un chouette coin, surtout avec les ochaya et autres maisons traditionnelles en arrière-plan.

Après quelques minutes aux abords de la Shirakawa, nous nous aventurons donc dans le Gion « central », celui moins beau, que les touristes ignorent, et c’est tant pis pour eux, car voici ce qui nous attendait à peine entrés :

 

Gion - 8 - maiko

 

Il était un peu étrange de voir une maiko marcher ainsi en compagnie de cette femme qui semblait plus âgée, mais vêtue de manière contemporaine (son « okasan » porterait forcément un kimono si elle l’accompagnait). J’en ai déduit qu’elles se rendaient pas dans une ochaya, mais au Yasaka Hall, et que l’accompagnatrice était probablement sa mère ou sa sœur (je veux dire sa vraie mère ou sa vraie sœur) qui allait avec la maiko voir le spectacle auquel elle allait prendre part. En route, elles croisèrent une consœur avec qui elles échangèrent quelques mots, puis disparurent bientôt au détour d’une rue.

Certaines personnes vont dans Gion plusieurs fois sans jamais croiser de geisha. En quelques minutes, j’en avais déjà croisé deux (et ce fut la même chose lors de ma première visite du quartier il y a bientôt quatre ans). De la chance certes, mais pas seulement.

 

Gion - 9 - boutique
Une arrière-boutique assez intéressante.

 

Gion - 10 - ochaya
Petit ochaya. Ou bien s’agit-il d’un okiya ?

 

Puis nous traversâmes Shijo-dori pour nous rendre dans la partie plus traditionnelle de Gion, mais en entrant dans Hanamikoji-dori, un petit choc : une foule compacte de touristes, tous guettant les geishas qui devaient être assez nombreuses en cette fin d’après-midi, car c’était plus ou moins l’heure où elles commencent leur journée. Surtout qu’au carrefour entre Hanamikoji-dori et Shijo-dori se trouve Ichiriki-tei, l’une des plus grandes et des plus célèbres ochaya de Gion. Cette foule me rappela le Montmartre des pires jours, quand plus on s’approche de la place du Tertre, moins on peut avancer, à une différence près : les touristes à Montmartre ont juste un air béat de se retrouver là. À Gion, il y avait autre chose, une effervescence qui ne doit pas être si différente de celle que l’on retrouve parmi la foule aux abords du Palais des Festivals à Cannes : des geishas avaient été aperçues, il s’agissait maintenant de les traquer, de les prendre en photo quand elle sortiraient de l’établissement, voire si possible de les suivre jusqu’à leur prochain lieu de rendez-vous ! Je n’ai que peu d’estime pour le tourisme de masse, celui qui se contente d’aller de lieu célèbre en lieu célèbre tels qu’indiqués sur le Guide du Routard ou équivalent, sans jamais vraiment apprendre à connaître le lieu, juste le voir quelques minutes, prendre trois photos (si possible en posant devant le monument visité – les selfies sont d’ailleurs vraiment à la mode en ce moment). Mais quand en plus ce tourisme-là devient en plus une sorte de « paparazzisme » il me donne presque la nausée. D’ailleurs, une fois la foule traversée (en devant littéralement jouer des coudes pour éviter que Hana ne se fasse bousculer voire pire, à ce moment-là plus rien d’autres n’importait à ces individus que de voir pendant une fraction de seconde la geisha attendue sortir du bâtiment) mon premier réflexe fut de me précipiter dans la rue attenante qui – sans surprise – était déserte (un peu comme à Montmartre je vous dis).

 

Gion - 11 - hanamikoji-dori

 

Hanamikoji-dori un peu plus loin, là où c’était respirable. Je profite d’ailleurs de cette photo pour vous avertir d’un danger de Kyoto lorsque vous êtes piétons : les taxis. Ils vont vite – tous – et ils ne ralentiront pas, c’est à vous de vous pousser et de les laisser passer : j’ai manqué de me faire accrocher une ou deux fois.

 

Gion - 12 - hanamikoji-dori
Encore Hanamikoji-dori. Je vous laisse deviner la raison de l’attroupement en arrière-plan.

 

Mais comme je disais il y a quelques lignes, il vous suffit de simplement bifurquer dans une petite rue, et le calme et la magie reviennent instantanément (c’est peut-être l’avantage du tourisme de masse – quand les touristes sont occupés à tous s’agglutiner aux mêmes endroits, ils laissent les autres lieux tranquilles) :

 

Gion - 13 - Ochaya

 

Gion - 14

 

Gion - 15
Notez la couleur des cônes sur le côté de la rue. Hors de question de briser l’harmonie visuelle du quartier.

 

Gion - 16

 

Gion - 17 - ochaya entree

 

Gion - 18

 

Gion - 19 - maiko en retard en route pour le Yasaka Hall

 

Deux rencontres de plus avant de quitter le quartier : cette maiko en retard pour le Yasaka Hall, puis une geiko « en civil » avec un ami qui arrivaient dans le quartier. Par « en civil » j’entends en kimono normal et sans maquillage blanc. Comment est-ce que je sais qu’elle était geiko ? Déjà, son kimono, pas le kimono habituel que l’on croise dans les rues du Japon et de Kyoto de temps à autres, mais un vêtement beaucoup plus classe et plus cher. Sa coiffure et maquillage étaient eux aussi très subtils et raffinés. Et puis il y avait aussi quelque chose de spécial dans son regard quand elle se trouva nez à nez avec Hana et moi. Finalement, 康代 a entendu leur conversation et cela ne faisait plus aucun doute.

Cette dernière rencontre était vraiment intéressante. Certes, les geiko et maiko en tenue de travail sont fascinantes car un peu irréelles, mais cette geiko « en civil » dégageait quelque chose de très différent. Une distinction et une élégance hors du commun et d’une certaine façon encore plus captivante, peut-être car plus ancrée dans la réalité. J’ai rarement le sentiment de ne pas être du même niveau que quelqu’un d’autre (en d’autres termes : les gens ayant un statut social plus élevé que le mien ne me font en général ni chaud ni froid), mais face à elle, je me sentis tout petit. Pourtant quand son regard a croisé le mien, il était plein de bienveillance – mais je mets ça sur le compte de Hana, elle provoque ça chez les gens.

 

Finalement, nous quittâmes Gion par Kennin-ji que nous ne fîmes que traverser sans visiter car il y avait des travaux et la nuit commençait à tomber.

 

Gion - 20 - kennin-ji

 

Ce sera pour la prochaine fois…

 

 

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