Nagoro, le Village des Poupées


 

J’ai entendu parler pour la première fois de Nagoro relativement peu de temps après mon arrivée sur Shikoku. C’était un des nombreux lieux « sur ma liste, » sans toutefois qu’il me préoccupe plus que ça. J’avais eu droit à un avant-goût de ses poupées en 2013 sur Ibukijima, où deux d’entre elles étaient arrivées – certaines s’échappent ainsi de leur lieu d’origine, j’en connais aussi une autre dans un petit café de Takamatsu – mais c’est comme presque tout le reste du monde, l’année suivante, en regardant le court documentaire de Fritz Schumann, que j’ai eu ma première vision du village par écran interposé.

Depuis peu, le village semble être devenu mondialement célèbre : les articles à son sujet fleurissent sur le net. Mais comme trop souvent, ces articles semblent s’inspirer les uns des autres (quand ils ne se plagient pas), et malheureusement, bien peu sont basés sur une véritable découverte au lieu : il s’agit souvent de reprendre le contenu du film de Schumann et de rajouter quelques lignes de texte plus ou moins sensationnalistes. C’est que malgré sa notoriété, se rendre au village n’est pas une sinécure.

Bref, plus que jamais, je voulais savoir de quoi il en retournait vraiment, et la seule façon de le faire, c’était de se rendre sur place.

L’occasion s’est enfin présentée la semaine dernière, en cette fin du mois de septembre et j’ai sauté dessus.

 

Le village de Nagoro (qui fait techniquement partie de la municipalité de Miyoshi, dans la préfecture de Tokushima) n’est qu’à une grosse centaine de kilomètres de Takamatsu, mais une bonne partie du trajet se fait en montagne sur des routes pas bien larges, et il faut donc environ trois heures pour s’y rendre. En fait, il m’en a fallu bien plus puisque le village était la dernière étape d’une journée chargée car – voyez-vous – il se trouve que Nagoro est situé dans la partie orientale de la Vallée de l’Iya, à environ une trentaine de kilomètres en amont de ses lieux les plus touristiques. Lieux où nous nous sommes aussi arrêtés et dont je vous parlerai tôt ou tard.

 

 

Quand vous y arriverez, même sans panneau indicateur, vous ne vous y tromperez pas : vous serez très rapidement accueillis par les poupées. Un grand nombre est placé au bord de l’unique route traversant le village. D’ailleurs, je n’ai pas de suite réalisé que nous étions arrivés. Je nous croyais encore à quelques kilomètres dans un autre hameau sans histoire quand je vis une poupée au bord de la route. J’ai d’abord pensé à une « voyageuse » comme celles d’Ibukijima, mais elle était suivie de près par une seconde, puis une dizaine d’autres ! Sans vraiment m’en rendre compte, j’étais soudain entré dans un autre monde.

 

 

 

Ne sachant trop où m’arrêter, je l’ai fait sur le bas-côté de la route dès que cela fut possible, des ouvriers venant de la goudronner le jour même me laissant la place. Mais si vous vous y rendez, sachez qu’il y a des lieux un peu plus appropriés pour y laisser votre voiture, un peu plus loin, à côté d’un petit bâtiment communal servant aussi de « quartier général » pour toutes les choses ayant trait aux poupées.

À ce propos, depuis le début de l’article, je parte de poupées et il est vrai qu’elles sont surtout connues ainsi, mais sachez que le surnom « officiel » de Nagoro, c’est Kakashi no Sato qui se traduit plutôt par village des épouvantails. Et en effet dans l’esprit de leur créatrice, Tsukimi Ayano, il s’agit d’épouvantails, même si dans les interviews elle utilise indifféremment les termes poupée et épouvantail.

 

 

Tout a commencé en 2002 quand Mme Ayano est retournée dans son village natal pour s’occuper de son père après avoir longtemps vécu à Osaka. N’arrivant pas à faire pousser de légumes dans son jardin à cause des corbeaux, elle décida de fabriquer un épouvantail, mais elle le fit de sorte qu’il ressemble à son père. L’épouvantail devint très « populaire » parmi les voisins et elle décida donc d’en créer d’autres, et pour une raison que j’ignore, elle ne s’est plus arrêtée.

 

 

Je n’ai pas le chiffre exact, mais à ce jour, en 2018, elle a dû en fabriquer plus de 400. Attention, cela ne veut pas dire qu’il y en a autant dans le village, comme on peut le lire parfois ici ou là. En effet, les poupées, surtout celles en extérieur, sont sujettes aux intempéries et ont une longévité d’environ trois ans. Aujourd’hui, il y en a toutefois environ 200 qui peuplent les rues et quelques bâtiments du village. À côté, la population humaine de Nagoro s’élève à 29 personnes en 2018, alors que le village comptait environ 300 âmes à son maximum. C’était à l’époque de l’ouverture du barrage au début des années 60 – barrage qui employait un grand nombre de gens. Il existe encore de nos jours, mais il est bien sûr automatisé.

 

 

On peut lire parfois – et je le croyais moi aussi auparavant – que « Kakashi no Sato » a démarré comme un projet artistique, mais il n’en est rien. Il est toutefois indéniable qu’il en est devenu un. Selon les dires de Mme Ayano, adresser le problème de la dépopulation et de la mort à petit feu du Japon rural, n’était pas non plus son but, mais quelles que fussent ses intentions, je pense qu’il n’y a pas aujourd’hui de meilleure allégorie de la chose, surtout quand on sait qu’un grand nombre de ces épouvantails (mais pas tous) représente d’anciens villageois aujourd’hui morts ou partis vivre ailleurs.

 

 

Toutefois, depuis que Nagoro et ses poupées ont commencé à être connus, il est clair qu’elle les utilise dans le but faire venir les visiteurs. Je doute qu’elle arrive à revitaliser le village ainsi (dans le sens : pousser des gens à venir s’y installer), mais au moins le village ne meurt pas oublié de tous.
Malheureusement, il meurt quand même. Mais en attendant, ces poupées insufflent une sorte de seconde vie au lieu, et c’est toujours ça de pris.

 

 

À ce propos, sachez que le quatrième mercredi de de chaque mois (hier donc), de mars à décembre, se tiennent des ateliers de fabrication d’épouvantails. Il faut réserver, apparemment en appelant directement Mme Ayano. Je n’ose publier son numéro de téléphone ici même, alors voici celui de l’office du tourisme de la ville de Miyoshi (dont dépend Nagano) qui devrait pouvoir vous rediriger vers elle : 0120-404-344

De plus, tous les premiers dimanches d’Octobre (dans 10 jours au moment où j’écris ces lignes) se tient aussi un Festival des Épouvantails dans et autour de l’école. D’ailleurs, si vous vous rendez à Nagoro, ne faites pas comme moi, n’oubliez pas de la visiter. Elle contient elle aussi un grand nombre de poupées.

 

Quelques petits commentaires à propos des photos précédentes. Il s’agit de la pièce communale précédemment mentionnée et qui est maintenant le « studio des épouvantails. » À l’intérieur deux vieilles dames travaillaient d’arrache-pied. Je pense que celle que j’ai prise en photo est Tsukimi Ayano, et elle semblait assez occupée et n’avait pas trop envie de parler (nous approchions doucement de la fin de l’après-midi, elle devait vouloir finir ce qu’elle faisait). L’autre femme était bien plus bavarde et elle a insisté pour me prendre en photo au milieu des poupées. Je ne suis pas trop fan de ce genre de cliché, mais comment refuser ? (alors du coup, je les partage avec vous). Notez aussi les « tiges » de papier-journal (c’est ce qu’elles étaient occupées à faire). Je me demandais de quoi il s’agissait. Le dépliant disponible à l’entrée du bâtiment (et qui est une de mes sources principales pour cet article) m’a donné la réponse : ces tiges sont ce que l’on trouve à l’intérieur du corps des épouvantails. Je pense qu’elles étaient occupées à en préparer beaucoup soit pour l’atelier à venir, ou bien pour le festival, lui aussi à venir.

 

 

Pour se rendre à Nagoro, deux choix possibles :

  • Le premier et le plus facile : en voiture tout simplement.
  • Mais il existe aussi un bus municipal qui monte et descend la vallée de l’Iya. Attention, il ne roule pas tous les jours. Là aussi, le mieux est de vous renseigner auprès de l’office du tourisme.

 

 

Au final, je dirais que cette visite était surtout intéressante de par les sentiments contradictoires qu’elle a éveillé presque simultanément : amusement, tristesse, joie, un certain mal à l’aise et j’en passe. Et comme vous le savez, j’aime les lieux improbables où imaginaire et réalité semblent se rencontrer.

Je suis aussi partagé entre vouloir garder cette visite unique et y retourner le plus rapidement possible. Pour y passer plus de temps, parler avec Mme Ayano, etc.

Nous verrons…

 

 

 

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