Élever un enfant bilingue

 

Six mois après la création de cette nouvelle rubrique sur le blog, voici enfin le deuxième article (cette rubrique s’inscrit sur le long terme, 20 ans environ).

Aujourd’hui je voudrais partager avec vous quelques impressions et réflexions sur le bilinguisme chez les enfants biculturels, en particulier de mon expérience balbutiante de la chose.

Quand on est marié avec un(e) étranger(e) et que l’on a des enfants avec cette personne, on se dit que chouette, les enfants vont être automatiquement bilingues. Sauf qu’en fait, non, ce n’est pas si simple.
Si vous avez-vous-même des enfants biculturels vous le savez peut-être déjà, sinon je vous l’annonce : tout un tas de facteurs entre en jeu pour déterminer dans quelle(s) langue(s) vos charmants rejetons s’exprimeront.

Je crois bien que les tout premiers enfants bilingues (de naissance) que j’ai rencontrés étaient ceux d’une famille franco-américaine dont j’avais fait la connaissance lors de mon tout premier séjour aux États-Unis, il y a quinze ans. Avant eux, j’avais bien une amie franco-britannique, mais je ne m’étais jamais trop posé la question de l’aspect linguistique de son enfance. Je savais qu’elle avait vécu et en Angleterre et en France dans son enfance et qu’elle était bilingue sans plus de détails (Anne-Sophie, si tu lis ça et que tu veux nous donner les détails en question, n’hésite pas dans les commentaires).
Revenons donc à nos petits Franco-Américains car c’est mon expérience avec eux qui a forgé ma vision de l’éducation linguistique que l’on peut donner à un enfant bilingue.
Il s’agissait donc de trois enfants avec un père américain et une mère française. Les enfants avaient vécu toute leur vie aux États-Unis mais étaient parfaitement bilingues (avec toutefois un accent américain). Leur « secret » était que le français était la seule langue autorisée pour communiquer à la maison. Le fait que les deux parents étaient professeurs de français à l’université aidait aussi.
Après les quelques discussions que j’ai eues avec les parents, la clé était donc bel et bien de rendre obligatoire à la maison la langue qui n’est pas parlée dans la société dans laquelle grandissent les enfants. Ils auraient grandi en France, l’anglais aurait été la langue parlée à la maison.
Ça me semblait d’une logique simple et à toute épreuve.
Les années ont passé sans que je repense trop au sujet. J’ai bien croisé d’autres enfants bilingues entre temps, mais je ne m’étais que peu intéressé à leur éducation, après tout, je détenais la solution pour mes futurs enfants si eux aussi s’avéraient avoir une mère non-francophone de naissance.
Puis, je me suis effectivement marié avec une étrangère, puis je suis parti vivre dans son pays à elle, puis j’ai eu une fille.

Il était donc enfin temps de mettre en application mes belles théories.

 

Bilinguisme chez l’enfant: travaux pratiques

Eh bien, vous vous en doutez, ce n’est pas aussi facile que ça en a l’air.
康代 et moi parlons français ensemble depuis que nous nous connaissons : contrairement à ce que beaucoup de gens croient, elle ne parle pas anglais et mon japonais reste balbutiant (pour tout un tas de raisons). Mais même si j’étais bilingue, nous communiquerions quand même en français, essentiellement pour Hana, mais pas que (je ne sais pas vous, mais moi, quand je commence à m’habituer à parler avec quelqu’un dans une langue donnée, j’ai le plus grand mal à communiquer avec elle dans une autre langue). Bien évidemment, nous parlons aussi français à Hana. Tout le temps dans mon cas, et dans la plupart des cas pour 康代 : elle lui parle français à la maison, même quand elles ne sont que toutes les deux, mais en public ou en présence d’autres Japonais, elle s’exprime en Japonais.

Depuis quelques semaines, Hana commence à parler… Enfin, non, parler elle le fait depuis un moment, mais jusqu’à présent c’était un langage qu’elle seule comprenait… Donc, depuis quelques semaines, elle commence à prononcer des mots intelligibles, et ils sont de plus en plus nombreux…
Et… en grandement majorité ce sont de mots japonais ! Les mots en français sont extrêmement rares pour l’instant.

Je pense que les raisons sont que, même si elle entend plus de français que de japonais (et effectivement, elle comprend mieux le français que le japonais), elle n’a finalement que deux sources lui inculquant du français quotidiennement, alors que celles faisant la même chose en japonais sont bien plus nombreuses : ses grands-parents japonais, les amies de sa mère, les gens que l’on croise partout, et la télé qui joue un grand facteur aussi.

Janvier 2014
Votre mission – et vous allez l’accepter – est de faire de cette enfant une créature bilingue.

D’ailleurs, ses grands-parents japonais jouent un rôle très important dans l’histoire. Surtout son grand-père. Il faut savoir qu’elle l’idolâtre et le voit assez régulièrement (pas quotidiennement, mais presque). Je pense qu’il est pour l’instant son principal « professeur » de japonais. Cette déduction provient des mots qu’elle sait dire pour l’instant, des choses qui s’inscrivent bien dans le contexte de ses visites et des promenades avec lui. Par exemple, kutsu – chaussures – en ce moment, elle fait bien plus de promenades avec lui qu’avec moi et il est tout naturel que le terme japonais soit plus souvent entendu que son équivalent français. Parfois je me dis que le boulot m’empêche de voir grandir ma fille comme je le devrais, mais c’est une autre histoire.

L’autre facteur, même s’il ne joue pas encore un grand rôle, c’est que les enfants biculturels ont tendance à inconsciemment choisir la solution de facilité. Pas de la fainéantise, c’est juste comme cela que les langues fonctionnent (je ne vais pas vous faire la démonstration maintenant, croyez-moi sur parole). Ce que je veux dire par là, c’est qu’ils auront toujours inconsciemment tendance à préférer la langue comprise par le plus de grand nombre dans leur entourage direct. Et pour l’instant dans l’esprit de Hana, c’est le japonais. Même si je ne le parle pas, pour l’instant elle pense que je le fais, et jusqu’à présent je comprends effectivement les mots qu’elle dit ; sauf l’autre jour, elle fut sans le savoir ma prof de japonais pour la première fois – et probablement pas la dernière – de sa vie, elle utilisa un mot que je ne connaissais pas : ochita (c’est tombé).

D’ailleurs, dans les familles où c’est la langue principale, locale (le japonais au Japon, le français en France, etc) qui est parlée le plus à la maison, les enfants, même s’ils comprennent les deux langues, ne s’exprimeront que peu ou pas dans la langue « étrangère ». On en revient à la méthode utilisée par la famille franco-américaine du début de cet article.

Bref, pour l’instant, surtout qu’elle ne fait pas encore la distinction entre les deux langues (du moins pas consciemment), elle s’exprime naturellement dans celle qu’elle entend le plus autour d’elle, sinon en quantité, au moins en variété de sources.

Nous sommes donc, je pense, entrés dans un moment crucial de son éducation linguistique. Il faut qu’elle commence à faire la distinction entre les deux langues pour ensuite comprendre qu’il faut utiliser le français à la maison. À cette fin, je commence de plus en plus à faire semblant de ne pas comprendre quand elle me dit des mots en japonais, ou alors je la corrige : je lui dis le mot équivalent en français. Pas pour ralentir son apprentissage du japonais (chose qui serait idiote et qui est de toute façon impossible), mais pour qu’elle distingue les deux langues le plus rapidement possible.

Pourquoi un moment crucial ?
Parce que j’ai peur que si elle ne prend pas l’habitude très tôt (c’est-à-dire dans les mois qui arrivent) à s’exprimer dans les deux langues, cela lui sera plus difficile plus tard. J’entends par là que je pense qu’il est très important que le français soit sa langue tout autant que le japonais, et pas juste la langue de Papa.

La prochaine étape, qui va s’avérer difficile, c’est d’arriver à multiplier les sources de français à la maison. J’ai peur que cela ne doive passer par des DVDs, mais lors de mon récent séjour en France, on a rien trouvé de bien intéressant pour les enfants de son âge (aucun équivalent français d’Anpanman ou de Wan-Wan de nos jours ?). Sans parler de l’aspect bêtement pratique de la chose : pour voir des DVDs français sur une télé japonaise, il faut passer par l’ordinateur (que l’on branchera sur la télé), quant aux Blu-Rays il faut qu’ils soient non zonés, ce qui n’est pas le cas de tous.

Voilà, c’est tout pour aujourd’hui, je reviendrai bien entendu sur le sujet du bilinguisme dans quelques mois pour vous tenir au courant de l’évolution des choses.
En entendant, n’hésitez surtout à partager vos propres expériences dans les commentaires.

 

20 janvier 2014
Puisque la mode est aux selfies de nos jours…

 

 

Qu'en pensez-vous ?

20 commentaires sur “Élever un enfant bilingue”

%d blogueurs aiment cette page :